Que souhaitons-nous faire de ce qui nous arrive ?

Tout peut arriver et surtout rien

Ces derniers jours, ces dernières heures, nombreux sont les écrits qui nous disent que demain sera meilleur. Que la crise actuelle sera salutaire. Qu’il nous aura fallu toucher le fond et les dures réalités d’un monde sans boussole pour enfin prétendre à des jours meilleurs.

Pour autant, rien n’est moins sûr. Tout peut arriver, et surtout rien.

Oui tout peut encore arriver. Un retour en arrière. Nous pouvons en effet revisiter des histoires passées. Flirter à nouveau avec les démons. Nous pouvons ne rien changer. Et reprendre, une fois passée la tempête, là où nous nous étions arrêtés et continuer dans la même direction. De plus belle. Nous pouvons enfin décider de changer et d’écrire une nouvelle histoire, et nous ouvrir à de nouveaux possibles encore impossibles il y a peu. En d’autres termes, nous avons le choix. Celui du retour en arrière. Celui du statu-quo. Ou bien celui du renouveau : faire l’histoire. Mais sachons-le, l’Histoire se fera quoiqu’il arrive, avec ou sans nous. Avec ou contre nous.

Les décisions que nous allons prendre au sortir de cette crise vont façonner le futur de nos sociétés. Et comme le dit Yuval Noah Harari, « Si nous n’avons pas de vision globale du cosmos, le futur de la vie sera fixé au hasard ». Sans vision nous serons soumis aux aléas d’un monde en perpétuel changement.

Une épreuve qui nous offre la possibilité de prendre notre part d’histoire

Tel est le point et le propos de cet écrit. « Que ferons-nous de cette épreuve ? » (Sylvain Tesson). Que voulons-nous donc faire de ce qui nous arrive ? Que souhaitons-nous qu’il puisse nous arriver demain ?

L’histoire est en effet avare en occasions de nous requestionner à ce point. Rares sont les moments où nous pouvons (re)penser notre destinée. Prenons-le comme une opportunité de transformer cette crise en événement, c’est-à-dire en une rencontre entre le temps des opportunités et l’espace des possibles, et surtout des souhaitables.

La question posée n’est pas celle de savoir si nous devons rompre avec notre histoire présente. Elle est de savoir si nous désirons nous réapproprier l’histoire, et en faire NOTRE histoire. Souhaitons-nous prendre notre part d’histoire ? Serons-nous au rdv ?

Cette crise, plus que d’être salutaire ou non, nous offre donc cet énorme privilège mais aussi cette responsabilité de re-repenser notre société, requestionner nos modes de vie, et rediscuter notre normalité (ce que nous considérons comme naturel, à savoir comme ayant toujours existé et ne pouvant être autrement).

Une crise qui reflète ce que nous sommes devenus

Le Covid-19 nous interroge. Il est comme le reflet du monde dans lequel nous vivons. Frank M. Snowden, l’un des plus grands historiens des pandémies, professeur d’histoire de la médecine à Yale, nous le rappelle  avec force dans son livre Epidemics and Society: From the Black Death to the Present :

Epidemics are a category of disease that seem to hold up the mirror to human beings as to who we really are. That is to say, they obviously have everything to do with our relationship to our mortality, to death, to our lives. They also reflect our relationships with the environment—the built environment that we create and the natural environment that responds. They show the moral relationships that we have toward each other as people, and we’re seeing that today.

Le Coronavirus est en cela un fait social total, ce même concept théorisé par Marcel Mauss il y a près d’un siècle dans son Essai sur le Don. Il doit être étudié à travers toutes ses résonances, c’est-à-dire ses rapports avec tous les éléments constitutifs de notre société : économiques, politiques, technologiques, culturels, environnementaux, etc… Le coronavirus est ainsi bien plus qu’un simple « objet » médical. Il est un objet multiforme dont l’expression recouvre de multiples domaines.

Il nous touche au plus près de ce que nous sommes devenus en tant que société humaine. Une société en perpétuel mouvement. Un monde inter-relié. Complexe. Avec sa logique propre. Un monde que l’on ne pourrait plus arrêter à l’image des propos tenus récemment par Donald Trump : « Our country wasn’t built to be shut down ». Mais également, sous d’autres latitudes, par le président brésilien, Jair Bolsonaro : « Alguns vão morrer, né, lamento, mas não podemos parar a fábrica de carro porque 60 mil morrem por ano no trânsito » (Certains vont mourir. Je le regrette. Mais nous ne pouvons pas arrêter de fabriquer des voitures car 60 mille personnes se tuent sur les routes chaque année).

Le coronavirus, si petit soit-il, révèle toute la structure logique de notre monde. Sa culture. Il est un actant non humain qui subsume chaque rouage de notre organisation, nationale mais aussi et surtout mondiale. Il traque chaque anomalie et met en lumière des dysfonctionnements que l’on soupçonnait de longue date.  

Le coronavirus intensifie tout. Il accélère tout. Il nous force à voir et à vivre ce que nous n’imaginions pas, mais redoutions tant.

Un message pour les organisations : devenez ce que vous souhaitez devenir !

Imaginions-nous il y a quelques semaines seulement, que le sacro-saint pacte de stabilité budgétaire de l’Union Européenne pouvait être purement et simplement suspendu ? Imaginions-nous que nous allions, d’une semaine à l’autre, télétravailler, non pas 20%, mais 100% de notre temps ? Imaginions-nous que 3 milliards d’individus se retrouveraient confinés ? Imaginions-nous, pour terminer sur une note positive, qu’il flotterait une odeur de campagne dans l’air parisien ? La liste est encore longue des surprises improbables dont nous avons été témoin ces dernières heures. Aucun de nous ne l’avait prévu. Aucun expert. Au mieux certains l’avaient-ils souhaité ?  

Face à cette crise aux effets impensables, de quels principes d’action les organisations peuvent-elles se saisir pour penser leur développement ? Des enseignements qui pourraient les conduire à se requestionner et adopter de nouveaux comportements pour envisager leur avenir.

1. Les choses actuelles donnent la mesure de ce qui est naturellement possible. Nous sommes dépendants de ce que nous savons et vivons. Nous ne pouvons comprendre et anticiper que ce que nous savons déjà. Nous prenons comme vérité absolue et indépassable ce que nous avons compris alors-même qu’il ne s’agit là que d’options que nous avons choisies et que nous nous sommes imposées. Qui plus est nous ne sommes convaincus que par les choses qui vont dans le sens de nos prédispositions, et par voie de conséquence, nous avons tendance à refuser l’information qui ne va pas dans notre sens. Aussi, en oublie-t-on souvent que d’autres options et solutions peuvent devenir possibles en d’autres systèmes, en d’autres époques, en d’autres circonstances… Toute réalité est contingente. Tout système est une construction.

2. Nous ne pouvons prédire l’avenir… Peut-être pouvions-nous planifier nos économies au sortir de la guerre et ce jusqu’au milieu des années 80, mais aujourd’hui la montée de la complexité et l’incertitude qui l’accompagne, ainsi que l’accélération du temps, nous privent désormais de cette possibilité. L’actuelle pandémie que nous vivons et ses conséquences possibles sur notre économie nous le rappelle cruellement.

3. … mais nous pouvons l’imaginer. Pour autant, il est une bonne nouvelle. Prédire voudrait dire que ce qui est, sera comme il l’a toujours été. Ne plus pouvoir prédire devient alors une aubaine dans un monde qui devra se réinventer et s’adapter en permanence au changement. Au lieu et place de prédiction, il sera aujourd’hui nécessaire d’imaginer le monde souhaité, et non plus de s’ajuster à un monde imposé. Imaginer, c’est créer, inventer, innover, aller vers ce que nous souhaitons.

4. Nous avons et aurons besoin, plus encore demain, de récits collectifs d’avenir. Vecteur d’expression, le récit, par sa puissance d’évocation, constitue un moyen d’adhésion et d’engagement. Porteur de sens, véhicule d’une culture tout comme d’une vision, le récit fictionnel en particulier, est miroir d’une réalité future souhaitée. Les organisations auront donc besoin de s’entendre entre elles, et au sein d’elles, sur des récits collectifs d’avenir, seuls capables de leur donner une puissance d’agir suffisante pour dépasser leurs différences d’intérêts, bâtir sur ce qui les lient, et relever les défis à venir.

5. La Raison d’être doit être au cœur de ce que vous souhaitez devenir. Pouvoir se projeter dans et à travers des récits collectifs d’avenir ne peut se faire que si une vision claire existe : un système de valeurs pratiquées, une raison d’être (une raison d’existence), et des objectifs ambitieux à moyen et long terme. La vision, c’est une boussole. Un cap à tenir. Duquel il est possible de dévier si les événements nous l’imposent. Mais c’est bien parce que ce cap existe que nous pouvons choisir de nous en écarter. La vision, à l’identique du récit, est porteuse de sens. La Vision donne la direction, alors que le récit rend compte du chemin à parcourir ou parcouru. C’est un « mission statement ».

Faire notre histoire

LA question que nous pose le COVID-19 est de savoir ce que nous ferons de ce qui nous arrive, et au-delà, elle doit nous amener à nous interroger sur ce que nous souhaitons qu’il puisse nous arriver demain.  

C’est cette même interrogation qui doit aujourd’hui primer dans toutes les organisations, et au premier chef pour celles qui sont sommées de se réinventer pour survivre.

Les Hommes, tout comme les organisations, ne trouvent pas la vérité, ils la font, comme ils font leur histoire. Il s’agit d’une question d’imagination et d’intention. Et surtout de volonté.

Nicolas Pasquet
Directeur général, fondateur et associé de Makin’Ov
Directeur du MS Innovation et Transformation de CentraleSupelec

3 commentaires

  • Je partage complètement. Notamment que l’on peut souhaiter que le monde change pour le mieux mais que nous ne sommes assurés de rien ! A nous de prendre notre part dans cette aventure. Merci Nicolas pour ton écrit éclairé et référencé.

  • Merci Nicolas. Je partage complétement l’idée que nous sommes tous embarqués dans une aventure collective à laquelle nous n’étions pas préparés et dont le résultat dépendra en grande partie de notre capacité à “imaginer” un futur et à remettre en discussion nos schémas mentaux.
    La démarche ne commencera pas à la fin de la crise sanitaire, elle est déjà en cours (pour le meilleur et pour le pire).
    Et un premier constat s’impose: la distanciacion sociale a comme effet immédiat la fermeture des rares occasions de dialogue entre des groupes et sensibilités différentes. Nous parlons d’un “travail” collaboratif de construction du futur mais je constate que aujourd’hui nous réfléchissons en vas clos, uniquement avec des personnes qui appartiennent à nos réseaux et qui globalement pensent comme nous, que nous avons encore moins qu’avant l’opportunité de discuter et échanger avec ceux qui ne font pas partie de nos réseaux habituels.
    A mon avis, un premier enjeu post-confinement c’est donc de créer collectivement ce “collectif inclusif des différences”, ce dialogue avec le voisin qui ne pense pas comme moi (en plus de discuter avec mes amis de Singapour, San Francisco ou Dakar qui pensent comme moi), Ce collectif était déjà très faible avant la crise sanitaire, inexistant actuellement mais nécessaire si nous voulons imaginer notre futur..

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